R I F

Rassemblement pour l'Indépendance et la Souveraineté de la France
 
 

 

Politique étrangère française
 

L'Union Européene et la Russie

La guerre du Caucase

Les cercueils d’Afghanistan : les fautes de Bush bis

Genèse de l’armement nucléaire français

L’éclatement de la Belgique : quelle attitude pour la France ?

Réforme de la Défense

La France-Le Monde-L’OTAN-L’Afghanistan


L'Union Européene et la Russie

par Jean-Paul BLED, Président d'Honneur du RIF

 

L’Union européenne hausse le ton face à la Russie. Il n’est pas certain que Moscou en soit impressionné. Il faut cependant noter et regretter qu’après avoir commencé par montrer au départ une retenue légitime, Nicolas Sarkozy est à son tour entré dans la spirale de la rhétorique anti-russe. Les remontrances américaines après son accord avec le Président Medvedev n’y sont évidemment pas étrangères. D’autre part la décision de geler les négociations sur le partenariat économique et politique avec la Russie révèlent le poids croissant des Etats de l’Europe orientale et baltique dans la définition de la politique de l’Union avec la Russie. Déjà l’opposition de la Pologne avait bloqué une première fois ces négociations. Dans la crise ukrainienne, la France avait su éviter d’épouser les querelles de ces Etats. Il serait dangereux qu’elle se laisse entraîner maintenant dans une politique de confrontation avec la Russie manifestement contraire à ses intérêts. Face à ces inquiétantes dérives, la France doit réserver sa liberté de décision et d’action.

 

La guerre du Caucase

par le Colonel Alain CORVEZ , Vice-Président du RIF, Conseil en Stratégie

 

Depuis l’effondrement du bloc soviétique, les Etats-Unis ont le projet d’imposer à la planète le modèle américain de démocratie, qui devrait leur permette de contrôler l’ensemble des ressources mondiales en matières premières. Première puissance économique et militaire du monde, ils n’acceptent aucune rivalité à cet égard et, s’affranchissant des oppositions de l’ONU et des lois internationales, interviennent partout où ces objectifs sont contrariés, sous  prétexte de  lutte contre les terroristes qui, depuis les montagnes d’Afghanistan, auraient organisé et minuté les savantes attaques du 11 septembre 2001. Utilisant l’OTAN pour lier  les pays européens dans une alliance occidentale solidaire de leurs vues, et qu’ils s’efforcent d’étendre sans cesse aux marches de la Russie et de la Chine qui n’acceptent pas cette hégémonie, ils subventionnent toutes les révoltes nationalistes ou religieuses qui peuvent s’opposer à ces deux grandes nations pour les affaiblir. Les diverses révolutions « orange » et tibétaines en sont l’illustration, relayée par une presse à leur dévotion.

La guerre du Caucase déclenchée le 7 août par le Président Géorgien est le résultat de cette stratégie. Les Etats-Unis, comme par défi, veulent intégrer dans l’Otan ce petit pays traditionnellement dans la sphère d’influence de Moscou, ainsi que l’Ukraine, comme ils ont intégré les anciens satellites de l’Union Soviétique. Mais la puissance Russe, en partie reconstituée, a décidé de mettre un terme aux empiètements répétés de l’Amérique en utilisant les atouts dont elle dispose localement, les populations d’Ossétie et d’Abkhazie qui lui sont favorables, et le précédent illégal et odieux du Kosovo. Il s’agit d’un tournant des équilibres mondiaux car tout indique que la Russie ne reculera plus et que les Etats-Unis et son valet l’Union Européenne ne pourront pas empêcher que l’hégémonie américaine soit bloquée, peut-être de façon irrémédiable. Il est en effet lamentablement ridicule que l’UE déclare le gel du processus de partenariat renforcé avec la Russie quand elle est la première à en pâtir, bien plus que la Russie qui détient beaucoup de nos ressources énergétiques.

Une presse aux ordres de Washington ne fait que décrire la Russie comme une menace pour nos intérêts et notre sécurité alors que tout devrait  inciter les Etats européens à s’affranchir de la tutelle américaine et à se rapprocher de leur puissant voisin de l’est, vers lequel tout devrait les amener à commercer et à coopérer pour le règlement des problèmes du monde et la sécurité de leurs approvisionnements. Surtout depuis que la nouvelle Russie affirme son identité et ses intérêts, marquant par cette guerre du Caucase qu’elle n’acceptera plus les atteintes à sa souveraineté. Le Droit international, bafoué par les multiples interventions américaines dans le monde, reprendra peut-être sa place dans les relations entre les Etats.

 

Les cercueils d’Afghanistan : les fautes de Bush bis

par Jean-Paul BLED, Président d'Honneur du RIF

 

Le drame de la vallée de Tagab était malheureusement prévisible. La France paie au prix fort dans la chair de ses soldats les conséquences de son alignement sur les Etats-Unis. Nicolas Sarkozy avait pourtant annoncé, durant le temps de sa campagne électorale, qu’une fois à l’Elysée, il la désengagerait d’Afghanistan. Il n’a pas fallu longtemps pour vérifier qu’il ne s’agissait que d’une promesse électorale en totale contradiction avec sa volonté d’effacer la politique d’indépendance de la France vis-à-vis de Washington.

Les limites de sa mission en Afghanistan avaient été clairement fixées à l’armée française. Elle devait contrôler Kaboul et participer à la formation de l’armée afghane. Malgré les pressions de George W. Bush, Jacques Chirac s’était refusé à élargir cet engagement. Nicolas Sarkozy ne s’est pas tenu à cette sage politique. Au printemps dernier, il annonçait, à Bucarest, le prochain retour de la France dans l’OTAN. En parallèle, la décision était prise de renforcer le dispositif militaire français en Afghanistan et d’en élargir les missions. Des militaires français prendraient la place d’unités américaines dans certaines zones de combat. C’est exactement ce qui s’est passé dans la zone où dix de nos soldats ont été tués.

A-t-on remarqué par ailleurs comme Nicolas Sarkozy joue au clone de George W. Bush ? Ce mimétisme est frappant dans les mots et les arguments qu’il emploie pour justifier sa politique. A Kaboul, il a appelé les soldats français à « continuer le travail » (« the job » dit George W. Bush). L’armée française, explique-t-il, est engagée en Afghanistan pour y défendre la « liberté » et la « démocratie ». On croit entendre le président américain face au conflit irakien.

Il faut dans un premier temps que la lumière soit faite sur les conditions dans lesquelles ces dix jeunes soldats sont morts. Les témoignages des survivants contredisent la version officielle avancée par le ministre de la Défense dès l’annonce de la nouvelle. Nos soldats ont-ils été aussi victimes d’erreurs de l’aviation américaine ? La question mérite d’autant plus d’être posée qu’il y a des précédents. On se rappelle comment des militaires canadiens furent tués par des tirs « amis ».

Il faut ensuite qu’un vaste mouvement s’organise pour exiger l’arrêt de cette politique. Déjà, à l’annonce de l’envoi de nouveaux contingents en Afghanistan, une large majorité de l’opinion s’y était déclarée hostile. L’histoire nous apprend que jamais une intervention militaire étrangère n’a été victorieuse en Afghanistan. Les Anglais, puis les Soviétiques en ont fait l’expérience. Faudra-t-il que la liste des cercueils s’allonge pour que le pouvoir se rende à cette évidence ?

 

Genèse de l’armement nucléaire français

par le général Pierre-Marie GALLOIS
(émission diffusée le 26 juillet 2008 sur Radio Courtoisie)

 

          Pour être compris, un des aspects de la genèse de l’armement nucléaire français – et des plus décisifs – doit être évoqué dans le cadre du rapport de forces qui prévalait à la fin de la Seconde guerre mondiale. Celui-ci était ainsi caractérisé :

  1. Rivalités politiques, économiques et militaires opposant l’Ouest à l’Est.
  2. Monopole nucléaire détenu par les Etats-Unis. La loi Mac Mahon entendait mettre la nouvelle énergie au seul service des économies civiles.
  3. Le plan Baruch fut un essai d’internationalisation de toutes les activités relatives à la désintégration de la matière. L’U.R.R.S. fit échouer ce projet.
  4. Le 23 septembre 1949, le président Truman révéla la première explosion expérimentale nucléaire soviétique. Elle eut lieu en août 1949. (Elle décidera Truman à lancer l’étude de la bombe thermo-nucléaire. Elle fut expérimentée à Eniwetok en novembre 1952.
  5. Entre temps, le 3 octobre 1952, la Grande-Bretagne procéda à ses premières expérimentations en Australie.

Et la France ?


          Elle possède un fort potentiel scientifique. Mais, dans une première phase, le Commissariat à l’Energie Atomique n’a eu d’objectif que scientifique. Y travaillèrent : Joliot-Curie, Francis Perrin, Dautry, professeur Auger et aussi les équipes qui collaborèrent au projet américain et américano-canadien, tels Halban,  Kowarsky, Goldschmidt. Dans une seconde phase, grâce à des hommes politiques courageux et clairvoyants comme Félix Gaillard, Antoine Pinay, Pleven… L’industrie prit le dessus et  fut ouvert l’avenir des applications militaires. Mais, malgré leur perspicacité et leurs talents, les avocats du militaire, tels l’amiral Castex et le colonel Ailleret demeurèrent marginaux et j’étais dans leur sillage.

          La bombe soviétique en 1949 allait tout changer.
          1ère La planification de l’OTAN face aux Soviétiques a été bouleversée. Désormais, l’atome était partagé et il fallait en tenir compte.
          2ème Le Commandement suprême de l’OTAN change de titulaire avec le général Grunther assisté du maréchal Montgomery et du général Norstad pour l’aviation. Ce groupe de travail de quatre jeunes colonels (2 américains, 1 britannique, 1 français – votre serviteur -) fut mis sur pied (août 1953) avec mission d’intégrer le recours à l’atome dans les plans.

Après trois ans de travail, un document inspiré par nos études fut officiellement approuvé par le Conseil atlantique.
Mais en février 1956, je posais à mes chefs la question suivante : « Nous venons d’engager les Etats-Unis à défendre l’Europe de l’ouest par tous les moyens, à commencer par l’atome. Aujourd’hui, l’Amérique est hors de portée des armes soviétiques et elle peut prendre ce risque. Qu’en sera-t-il demain lorsque les armes russes auront une portée suffisante pour mettre le territoire américain en première ligne ? « Bonne question, faites-nous une étude sur ce thème » me fut-il répondu.

Je préparais un texte et les tableaux illustratifs correspondants en comparant, en fonction du passage des ans, d’une part, la nature et l’ampleur du risque pris par les Etats-Unis à recourir à l’atome au profit de l’Europe et, d’autre part, la valeur évolutive de cette Europe, du moins appréciée par les Etats-Unis. Et je fixais au début des années 60 le moment où recourir à l’atome pour défendre l’Europe de l’ouest apparaîtra exorbitant, l’U.R.S.S. ayant les moyens, en représailles, de détruire les Etats-Unis.

                  Ainsi, l’arme atomique sera réservée à la défense du vital,
 l’Amérique en l’occurrence.
                    L’exposé correspondant amena le général Norstad à en approuver la logique et à m’inciter à rendre compte à mon gouvernement des dangers d’une telle évolution.
                    J’objectais qu’avec les événements d’Algérie, mon gouvernement avait des soucis plus pressants.
                    « Vous avez tort, répondit le général Norstad, votre devoir est d’informer vos dirigeants des caractéristiques nouvelles de l’ère nucléaire ».

                    Et c’est ainsi que, par l’intermédiaire de Chaban-Delmas, un ami, je demandais à être reçu par le Premier ministre, à l’époque Guy Mollet (soirée du 14 au 15 mars 1956 à Matignon, presque jusqu’à l’aube). Cette rencontre a été maintes fois évoquée. En substance, l’échange de vues a été le suivant :
                    Le Premier ministre : « Si je comprends le sens de votre exposé, vous voulez que la France s’engage dans le nucléaire militaire ? »

                    « Oui, Monsieur le Président, il faut y aller, les jours sont comptés. »
          - Toutes les conditions ne sont pas réunies : je viens de faire ma campagne électorale sur trois thèmes :         

  1. la paix en Algérie ;
  2. la réduction des impôts ;
  3. le désarmement.   

- Or, je fais la guerre en Algérie, je ne réduis pas les impôts et vous voudriez, qu’en outre, je fasse la « bombe » ? »
- Vous avez déçu l’opinion sur deux de vos promesses, d’ailleurs d’ordre conjoncturel, alors qu’il s’agit de la sécurité du pays, sur le long terme.
                    - Ce n’est pas vous qui allez devant l’électeur !
                    - Mais c’est de lui qu’il est question. Sa sécurité et son indépendance sont prioritaires.

                    A ce point du débat, Chaban-Delmas intervint : « Gallois a raison, il faut lever le voile, cesser les ambiguïtés. La population doit savoir le véritable objectif de nos travaux sur la désintégration de la matière… nos alliés, d’ailleurs, nous y engagent… »

                    Passé une heure du matin, Guy Mollet céda… « On va la faire, votre sacrée bombe » déclara-t-il . J’appelle au téléphone Bourgés-Maunoury – alors ministre des Armées – pour qu’il voit de suite. Gallois et ses documents.
                    Rendez-vous fut pris pour 11h00, soit une dizaine d’heures plus tard.
                    Le Ministre m’accueillit favorablement :
                    « Inutile de recommencer ici votre exposé. Le général Ailleret m’a convaincu et je suis heureux de la décision du Président du Conseil… Mais tout mon entourage ne l’est pas. Préparez-moi un ‘amphi » sur le sujet, vous parlerez devant les directeurs du ministère et leurs états-majors ».
                    L’ « amphi » eut lieu au début juillet 1956 alors que l’EURATOM était en discussion. Tous ne furent pas convaincus et le général Jouhaud, pour l’aviation, m’accusa de proposer un armement qui réduirait les effectifs.. ; donc l’avancement.

                    Au lendemain de l’entretien de Matignon, j’en rendis compte au général Norstad. Celui-ci m’engagea à rencontrer le général De Gaulle et de lui détailler les particularités de l’ère nucléaire.
                    Comme je jugeais la démarche superflue, il insista. « J’ai lu la traduction de ses livres… c’est un grand esprit… il faut le mettre au courant de vos travaux à l’OTAN et de tout ce que vous avez appris ici… ».
                    « Le général ne reviendra jamais au pouvoir…, c’est l’homme des chars… pas de l’énorme discontinuité créée par l’avènement de l’atome militaire… » objectais-je…
                    Rien n’y fit. Discipliné, spéculant sur l’amitié de René Lucien, patron de la firme Messier et militant gaulliste, je lui demandais de solliciter le général afin qu’il me reçoive. Et dans la soirée du 1er au 2 avril 1956, le général De Gaulle me reçut rue La Pérouse où il séjournait chaque semaine pour un court déplacement à Paris. Je lui présentais une douzaine de tableaux que le général Norstad m’avait permis d’emprunter à la « chambre forte » du Quartier général de l’OTAN (SHAPE), où ils accompagnèrent nos « amphis ». L’exposé dura approximativement une heure, puis, le général commença un long monologue, reprenant les idées et les faits qui venaient de lui être soumis, les complétant et les enrichissant, leur donnant une portée politique que je n’avais pas su traiter. Suivirent les questions, les précisions éclairant ce que j’avais laissé dans l’ombre. Le général s’étendit sur deux thèmes que j’avais évoqués :

  1. cette arme est celle de l’indépendance, nul besoin de « protecteurs » nationalement, elle est intimidante.
  2. Cette arme annule les notions millénaires de supériorité numérique des forces armées. Elle est un égalisateur de puissance. Il suffit qu’elle soit en mesure d’infliger une « quantité de mal équivalente aux bénéfices que rapporterait à l’adversaire le recours à la force… « Oui, vous avez raison, s’exclama le général, dans notre cas, il suffit que nous soyons capables de leur arracher un bras pour qu’ils nous respectent ».

C’était l’essence de ce que j’appelais la « dissuasion proportionnée ».
Frapper et détruite les Etats-Unis, c’eût été acquérir la domination mondiale et le risque correspondant pouvait être envisagé.
                 S’en prendre à la France n’eût procuré que des avantages stratégiques régionaux, si bien que seul un risque bien moindre se serait révélé – peut être – acceptable.

                    L’échange de vues se prolongea tard dans la nuit. Le général y mit un terme : « Allez vous reposer, il est tard… Je veillerai sur votre carrière », me dit-il en me serrant la main.

                    Je rendis compte au général Norstad de l’intérêt qu’avait manifesté le général De Gaulle et il en fut satisfait.

                    Dans le contexte de l’époque, cette attitude était inattendue en raison des réticences officielles américaines quant à la « nucléarisation » de la France et des idées politiques prêtées au général De Gaulle. Mais Norstad exerçait son haut commandement avec passion. Il s’agissait de défendre l’Europe de l’ouest de toute agression et à juste titre, il estimait que seule l’intimidation du géant soviétique pouvait imposer le non recours à la force. Plus particulièrement, Norstad avait épousé la cause de la France, lui accordant une priorité que Washington ne lui donnait pas. D’où une certaine ambiguïté dans ses rapports avec l’administration centrale américaine. A cet égard, au moins, dans une modeste mesure, j’eus une certaine influence sur lui. Je travaillais directement sous ses ordres et le voyais quotidiennement, plusieurs heures, le matin. A sa grande intelligence, il ajoutait une constante disponibilité, accordait une attention soutenue aux propositions de ses subordonnés et manifestait une grande rigueur morale… un chef que l’on aimait servir.

                    A ses préoccupations stratégiques et aéronautiques - il commandait l’aviation de l’OTAN - , Norstad joignait un intérêt surprenant pour la vie économique et sociale des pays européens, spécialement, d’ailleurs, de la France.
                    Réglées les questions militaires qui allaient documenter mon groupe de travail (celui formé par les quatre  « hot colonels », Norstad m’interrogeait longuement sur la France, son histoire, les soucis, comme les distractions des Français. Il m’est même arrivé, de nombreuses fois, d’aller au concert ou au théâtre pour être en mesure, le lendemain, de satisfaire sa curiosité. Elle s’est traduite, sur le plan politique, par la défense des intérêts français. Lorsque le général De Gaulle annonça son intension de sortir de l’OTAN, Norstad s’efforça d’expliquer la démarche, soulignant qu’il était de l’intérêt des Etats-Unis de conserver des liens étroits  avec la France. Encore, en 1966, quatre ans après qu’il eut été contraint de démissionner, mais ancien « commandant suprême de l’OTAN » (SACEUR), il avait été amené à déposer devant une commission sénatoriale lorsque le retrait de la France devint officiel et il se rangea du côté du général De Gaulle, estimant que c’était là l’occasion de réformer l’OTAN et de résoudre le problème de l’armement atomique de l’Alliance en tenant compte des intérêts des grands alliés européens, y compris la France.

                    En l’occurrence, avocat des Alliés plus que de Washington, il brisa sa carrière pour défendre ses idées.
                    En juillet 1962, au cours d’une conférence de presse, le président Kennedy fut interrogé sur le départ du général Norstad, remplacé par le général Lemnitzer. Kennedy déclara qu’en mai 1962 Norstad était venu à Washington pour obtenir d’être mis à la retraite. En réalité, Kennedy arrangeait à sa façon le départ du général. La vérité est tout autre et Norstad me raconta en détail ses rencontres avec les autorités qui l’avaient convoqué. Voici son récit :

                    … « J’ai d’abord rencontré Mac Namara. Il m’accueillit chaleureusement, me félicitant pour le bon travail effectué à la tête de l’OTAN où j’étais irremplaçable… Mais, ajouta-t-il, quel malheur, pour l’Alliance et les Etats-Unis spécialement, que vous soyez malade

  1. Mais je ne suis pas malade !
  2. Vous êtes courageux, je le sais, mais il faut d’abord vous soigner… vous nous êtes nécessaire…mais une fois votre santé rétablie… D’ailleurs à la Maison-Blanche, le président vous attend ».
  1. « Mais je suis en parfaite santé ».
  2. « Vous dominez votre mal, nous le savons. C’est tout à votre honneur, mais on ne peut jouer avec la santé ».
  3. « Si je vous comprends, monsieur le Président, vous voulez que je quitte mon Commandement… qu’elle sera ma prochaine affectation ? »
  4. « Oui, d’ailleurs votre successeur est déjà désigné (Lemnitzer). Quant à votre affectation, c’est le repos et la vie civile qui vous conviennent, c’est une perte pour le pays, mais votre santé avant tout… ».
  5. « Voici, me dit Norstad, dans quelles conditions j’ai été « viré ». La scène se passait à Garches, au cours d’un déjeuner auquel – en tête-à-tête – Norstad m’avait invité à son retour de Washington. J’étais stupéfait par un tel cynisme, d’autant que j’ignorais la version mensongère de Kennedy.

    « Quittant le Pentagone, je me rendis à la présidence. Kennedy se montra encore plus chaleureux que Mac Namara. D‘après lui, grâce à moi, la conduite des affaires de l’OTAN était un succès. Tous les dirigeants des Alliés chanteraient mes louanges et j’avais beaucoup fait pour le prestige et le « leadership » des Etats-Unis… Mais, hélas, j’étais malade et ne pouvais mener à bien l’importante mission qui m’avait été confiée. Il me fallait du repos et des soins ».

          Donc, Norstad aborda la vie civile, occupant des postes élevés dans diverses sociétés : « Corning glass », North West Airlines… Il avait trop bien rempli sa mission : défendre l’Europe de l’ouest, engageant à cet  effet l’Amérique dans une politique plus conforme aux intérêts européens qu’à son pays.

 

L’éclatement de la Belgique : quelle attitude pour la France ?

par Albert SALON, ancien Ambassadeur

 

L’accélération des évolutions politiques en Belgique requiert un intérêt fortement accru de la part de « la France ». A condition de préciser de quelle France il s’agit. L’attitude de notre pays doit se fonder, au-delà des faits connus, sur les mouvements des esprits à l’intérieur de l’actuel Royaume.

Les attentes de nos voisins du Nord ? :

- une grande espérance chez une forte majorité de Flamands en Flandre (et certains des Flamands très minoritaires à Bruxelles) qui voient fortement croître les chances de constituer l’Etat flamand de leurs vœux, indépendant, débarrassé du Roi et surtout des Wallons, le seul grand problème à leurs yeux restant Bruxelles (ville et région « en Flandre ») et les Bruxellois (qui restent à environ 90% francophones) ;
- une relative indifférence des quelque 70.000 germanophones prêts à garder leur statut actuel d’autonomie dans une Belgique qui survivrait sous quelque forme, ou à se joindre à un voisin de l’Est : soit  au Luxembourg, soit à l’Allemagne qui, elle, manifeste de l’intérêt pour eux tous depuis des années, comme à d’autres régions voisines plus ou moins germanophones ;
- une attente et une espérance chez une minorité de Wallons et de Bruxellois républicains qui hésitent (dans leurs consciences collectives et individuelles) entre la constitution d’une Belgique résiduelle ou d’une Wallonie indépendante, et un rapprochement-réunion sous quelque forme à déterminer et négocier avec la France ;
- une sorte de « désespérance» reste l’état d’esprit des seuls « belgicains » attachés à ce qu’il reste de l’ « unité » du pays, notamment de la Royauté et de la solidarité inter-régionale (Sécurité sociale), et qui voudraient bien croire pérenne la Belgique de Pirenne, attachés qu’ils sont à l’histoire vécue en commun pendant 178 ans. Ces belgicains, dans l’ensemble de l’actuelle Belgique, ne sont peut-être qu’une grosse minorité, qui peut fondre assez vite en fonction des évolutions prévisibles ; ils sont toutefois en très forte majorité à Bruxelles et en majorité confortable en Wallonie.

Quelle France doit (peut ?...) réagir, et comment ?

- La France officielle ?
On voit mal le Président et le Gouvernement actuels, a fortiori pendant la présidence française du Conseil européen, accomplir une démarche publique, ne fût-ce qu’en rappelant l’article 88 de notre Constitution qui ouvre la voie à des accords d’association. Un tel geste pourrait sans doute émaner d’un Etat souverain, que nous rêvons fort et gaullien ?
Voire !
En effet, il me paraît plus avisé que notre France officielle se tienne à l’écart de cette lutte gigantesque dont nos voisins veulent presque tous être les seuls acteurs et arbitres.
Seuls des Wallons réunionnistes – que l’on appelle de moins en moins « rattachistes » – encore très minoritaires,  souhaitent une ingérence publique de l’Etat français. Et encore : pas tous !

Il est préférable qu’une solution de rapprochement-réunion, quelle qu’en soit la forme : Etat wallon indépendant avec traité d’étroite alliance, confédération, fédération, ou intégration comme régions(s) (très) autonome(s), finisse par être vraiment sciemment voulue par une forte majorité des principaux intéressés. Elle sera d’autant plus solide et durable.
Elle sera d’autant moins contestable tant dans ce qui est encore la Belgique qu’aux Pays-Bas, en Allemagne, et dans le reste de l’Europe.
Elle sera d’autant plus stimulante pour les Français eux-mêmes, pour avoir été choisis.
Elle permettra d’établir avec la Flandre (indépendante ou – moins vraisemblablement – (con)fédérée avec les Pays-Bas) des relations inter-étatiques plus sereines, nécessaires et potentiellement fructueuses, notamment sur les plans économique et culturel, y compris pour y mieux défendre la place du français dont les flamingants veulent aujourd’hui purifier leur pays...
Elle nous permettra de garder intactes, nos cartouches contre la conception ethniciste de la Nation que l’Allemagne et d’autres pays pourront nous opposer un jour à notre détriment si nous invoquons officiellement aujourd’hui la vieille parenté quasi ethnique avec cette partie nord de l’ancienne « Gaule belgique ».
Car les efforts de ces pays sont constants en faveur des régionalismes qui les arrangent et de l’implosion de cette France parangon d’« Etat-Nation-République », « Royaume » décidément gênant car toujours dressé contre les empires. La « vraie France » se dresse en effet aujourd’hui contre le nouveau « Saint-Empire américain de nations germaniques », avatar-synthèse des anciens réseaux vikings, des domaines des chevaliers teutoniques, de la grande Hanse, du Saint-Empire romain-germanique, de l’Empire des Habsbourg, voire de l’Empire britannique au temps de sa splendeur .
Car, pour eux, dans le cas de la capitale belge, voir arriver la France à Bruxelles (dans une hypothèse hasardeuse !) serait non plus le fameux « Anvers française : un pistolet braqué sur le cœur de l’Angleterre », mais la bombe d’une Bruxelles française placée sous un véhicule vital de  l’Empire, un défi insupportable à la conception ethniciste impériale et à cette Union européenne au service du Saint-Empire.

 C’est donc à la France non-officielle d’agir, de lancer les signaux forts attendus par des Français patriotes, des Wallons réunionnistes et, peut-être, des hésitants.
Ce peut être l’affaire de tels partis politiques, d’abord des « souverainistes » ou patriotes de divers bords. Cela devrait, du reste, faire l’objet d’une concertation entre ceux-ci : organisons-la sérieusement au plus tôt !
Affaire aussi de diverses associations, cercles et laboratoires de pensée et de réflexion stratégique et politique que nous pouvons inviter à se saisir de cette question à travers des colloques, congrès transfrontière,  manifestations diverses,  publications en commun ainsi que sur la Toile.

Mais avec une relative discrétion, et en invoquant beaucoup plus l’histoire commune, et les mouvements des personnes et de l’économie, que l’ethnie ou la « race » qui n’ont guère de sens chez nous, au nord comme au sud.

 Dans nos communiqués et argumentaires, il faudrait en tout cas rappeler avec insistance que :

- La Belgique a été longtemps vantée aux Français comme un modèle d’Union européenne, d’une Europe harmonieuse en réduction ; la réussite de la Belgique était liée à la réussite de l’Union, et réciproquement. Bruxelles n’était-elle pas présentée comme la capitale naturelle des deux ?...
- On voit bien dans cet éventuel naufrage de la nef belge que forcer des nations fort différentes à former artificiellement « un nouveau peuple » (« élire un nouveau peuple » selon Bert Brecht…) n’est pas la bonne méthode.
- Le probable éclatement de notre voisin du nord est un symbole et une préfiguration de l’implosion de l’actuelle « Union européenne ».
- Tout cela s’inscrit dans le présent retour du droit des vraies nations, y compris des plus grandes et des plus anciennes, à exercer leur souveraineté, à éviter leur implosion, à forger leur destin, à s’entourer de leurs proches, et à choisir leurs amis.

 

Réforme de la Défense

par le Colonel Alain CORVEZ , Vice-Président du RIF, Conseil en Stratégie

 

NOTE LIMINAIRE.

La commission du Livre Blanc ne pouvait mener une réflexion stratégique clairvoyante et indépendante puisqu'elle est partie d'a priori atlantistes, posant en prémisse à ses raisonnements que la France, n'ayant plus les moyens budgétaires d'avoir une armée de premier rang, devait se fondre dans le supranational. En l’établissant, le Président de la République lui fixait d’adapter l’outil militaire aux restrictions budgétaires, à la réintégration de l’organisation militaire de l’OTAN et à l’établissement d’une Défense européenne avec l’interopérabilité qui devait en découler.
En raison de ses territoires outre-mer et de ses liens restés importants avec les Etats issus de ses anciennes colonies, la France doit renforcer ses moyens maritimes et constituer des entités projetables réunissant les forces des trois Armées. Le second porte-avions est indispensable et il doit être à propulsion nucléaire, en raison de notre savoir-faire industriel en la matière, des avantages énormes quant à la maintenance et au ravitaillement, et du renchérissement du prix du pétrole. Notre pré positionnement en Afrique, s’il doit être remanié, reste vital pour la défense de nos intérêts et de nos ressortissants nombreux sur ce continent : il faut reconsidérer cette présence en établissant de nouveaux rapports avec les pouvoirs africains qui le souhaitent et qui ont, pour le moment, repoussé les offres américaines d’installation de bases militaires permanentes.

REFORME DE LA DEFENSE.

La présentation qui a été faite par le Président de la République et le Ministre de la Défense des importantes réformes qui vont concerner notre Défense Nationale, décidées unilatéralement, c’est-à-dire sans consultation de l’Assemblée Nationale et notamment de sa Commission ad hoc, est de la poudre aux yeux qui dissimule, derrière une volonté louable de réflexion stratégique, de modernisation des équipements et d’amélioration de la gestion, une diminution si importante de notre effort de Défense que nous serons relégués en la matière en une puissance de deuxième, voire troisième rang.
Il ne faut pas se leurrer, un budget consacré à notre Défense jusqu’alors de 2,5 % du PIB, abaissé à  2%  ne permet pas d’avoir les armées indispensables aux ambitions mondiales de la France. Il faut, comme autrefois, au moins 3% du PIB si l’on veut entretenir l’outil opérationnel indispensable à la défense des intérêts français dans son ancien empire et dans ses territoires répartis outre-mer. (1) Et cela est possible, même en période difficile comme celle que nous vivons, car une telle armée serait créatrice d’emplois civils et d’activité économique dans de nombreux secteurs et aurait donc des retombées positives pour l’ensemble du pays. A titre d’exemple, la mise en chantier d’un porte-avions coûterait sans doute 500 millions par an pendant cinq ans, mais alimenterait une économie énorme dans de multiples domaines ; il en serait de même pour d’autres arsenaux ou ateliers de fabrication, ainsi que pour le fonctionnement des différentes formations des Armées.

Tous les militaires et tous les experts réclamaient depuis plus de dix ans une réforme de la réflexion stratégique et une revalorisation de l’outil militaire, ses chefs devant chaque jour gérer un peu plus la pénurie dans tous les domaines et employer des matériels usés. Sous prétexte d’économies, les décisions annoncées diminuent le total de l’enveloppe du budget et procèdent à des  coupes sombres dans les effectifs, alors qu’on demande chaque jour un peu plus à nos Armées d’intervenir à l’étranger sur des théâtres qui se multiplient sans fin. Les programmes d’équipements des trois Armées sont revus à la baisse et de ce fait nous n’aurons plus les moyens des ambitions annoncées, même si celles-ci sont présentées comme devant s’intégrer dans une Europe de la Défense utopique et dans une OTAN « symbole d’une communauté de valeurs et d’intérêts transatlantiques », ce qui est totalement faux et que, bien entendu, aucun membre de la Commission du Livre Blanc n’a osé dire.
Supprimer 54.000 hommes au total ( 17 % des effectifs), limiter l’Armée de Terre à 250 chars Leclerc, 650 VBCI, 130 hélicoptères de manœuvre, 80 hélicoptères de combat, l’Armée de l’Air à 300 avions de combat ( avec d’ailleurs un regroupement opérationnel problématique avec l’aéronautique navale) et un déficit en appareils ravitailleurs et de transport, la Marine a un seul porte-avions et une hypothèque sur les frégates  de premier rang, fera passer notre Défense au niveau des pays n’ayant pas d’ambitions internationales comme l’Italie ou l’Allemagne et laissera  la place éminente à la Grande Bretagne.
La réflexion stratégique des auteurs du Livre Blanc s’est contentée de démarquer les préoccupations des stratèges américains, sans tenir compte des responsabilités de la France dans son ancien empire et dans ses territoires outre-mer, amenant le Président de la République à déclarer que « la crise iranienne est la première menace qui pèse aujourd’hui sur le monde », affirmation erronée car la principale menace à laquelle nous sommes confrontés est en réalité la menace terroriste qui est largement créée et entretenue par l’impérialisme américain. Cette menace doit être combattue par un retour à une politique d’indépendance de la France se démarquant des aventures guerrières des Etats-Unis, montrant aux populations opprimées, et notamment au monde musulman, notre rejet du choc des civilisations poursuivi par les penseurs de Washington. Désigner en outre la Russie comme une menace, alors que l’Histoire et la géopolitique nous poussent à nous rapprocher de cette grande puissance en reconstruction rapide n’est, ni plus ni moins, qu’une marque d’allégeance à l’Amérique pourtant déclinante.
On peut cependant noter avec satisfaction l’augmentation annoncée des moyens mis à la disposition du renseignement humain et technique, meilleur outil pour connaître les vraies menaces et en déduire les parades.
Enfin l’annonce du retour complet dans l’organisation militaire de l’Alliance Atlantique n’est pas une surprise puisqu’elle était déjà pratiquement consommée. Ajouter que « la France est un partenaire indépendant, un partenaire libre » dans l’OTAN est soit un mensonge soit une affirmation qui sera vite démentie puisque les décisions au sein de l’Organisation sont prises en réalité par les Etats-Unis. Il faut être aveugle ou de parti pris pour croire que l’OTAN dirigée par l’Amérique accepterait qu’un de ses membres se désolidarise au moment d’une crise grave. C’est peut-être pourquoi le Président a déjà mentionné l’Iran comme cible possible de ses vindictes : il pourra ainsi justifier un engagement français dans une nouvelle guerre illégale de Washington en rappelant ses déclarations antérieures.

En résumé, avec l’application des mesures annoncées, nous serons sans doute mieux renseignés sur les menaces qui nous feront face mais nous n’aurons pas les moyens d’y répondre. Sur le plan de la coopération internationale nous n’aurons plus le poids suffisant pour imposer nos vues, en Europe comme ailleurs dans le monde, et notre rôle dans l’OTAN se résumera à celui de supplétifs des décideurs anglo-saxons. Cette réforme est mauvaise et nous fera perdre encore plus notre rang dans le monde pour devenir les seconds couteaux des forces américaines dont nous dépendrons alors pour défendre nos intérêts vitaux s’ils étaient sérieusement menacés n’importe où sur la planète. Et c’est justement lorsqu’on baisse sa garde que les attaques se manifestent. Dissuader un quelconque ennemi consiste d’abord à montrer sa force pour ne pas avoir à s’en servir. Le Président de la République, qui devrait tenir fermement l’épée de la France, l’abandonne à des chimères supranationales parce qu’il ne croit plus à l’avenir du pays, sous des prétextes budgétaires inacceptables quand il s’agit de notre existence en tant que nation libre et indépendante.

Alain Corvez. 25 juin 2008

(1).Défense : petite manip budgétaire
Jean Guisnel
 Le Livre blanc sur la défense, qui sera rendu public à l'occasion d'un discours de Nicolas Sarkozy aux armées le 17 juin, devrait entériner une option budgétaire pour le ministère de la Défense se situant autour de 2 % du PIB. Contre 2,41 % en 2008. Or ce chiffre, établi selon des critères nationaux, ne permet pas de comparer le budget de la défense français à celui des autres pays. Le gouvernement intègre notamment dans son calcul les pensions et retraites versées aux personnels de la défense, ainsi que le budget de la gendarmerie, laquelle sera transférée au ministère de l'Intérieur en janvier 2009. Si l'on prend la référence internationale, à savoir le mode de calcul de l'Otan, l'effort français de défense n'est plus de 2,41 %, mais de 1,64 %. S'il devait descendre à 2 % en normes nationales, cela correspondrait à 1,22 % en normes Otan. L'Italie est à 0,82 % du PIB, l'Espagne et l'Allemagne à 1 %, le Royaume-Uni à 2,2 %. Cette réduction de l'effort militaire français correspond, selon Bruxelles, à la tendance européenne, où les budgets militaires sont passés en moyenne de 3,5 % du PIB dans les années 80 à 1,75 % aujourd'hui. Partout dans le monde, les budgets militaires augmentent.

 

La France-Le Monde-L’OTAN-L’Afghanistan

par le Colonel Alain CORVEZ , Vice-Président du RIF, Conseil en Stratégie

 

1. La France, du fait de son passé qui la lie au reste du monde, de son ancien empire colonial avec lequel elle a conservé des liens étroits d’amitié et d’intérêts, portés par le vecteur unique qu’est la langue française et l’Organisation Internationale de la Francophonie où une soixantaine de pays ( 55 membres ou associés et 13 observateurs) apportent en général à chaque sommet annuel leur soutien à notre pays, ne peut être comparée à aucun autre pays au monde quant à son rôle dans le monde, ses ambitions et ses devoirs. Il est donc illusoire de vouloir juger son action à l’aune de celle des autres pays, particulièrement des autres Etats européens pour l’Union Européenne, ou des autres Etats occidentaux pour l’alliance atlantique dont elle est membre fondateur et à part entière.
Même si cela dérange certains pays, et j’ajouterais hélas certains Français, la spécificité française est une réalité incontournable, renforcée par l’invulnérabilité que lui a procuré l’accession à la puissance nucléaire grâce à l’action opiniâtre du Général de Gaulle.
Le monde est en pleine mutation et, dans moins de dix ans, les équilibres actuels déjà ébranlés auront disparu au profit de nouveaux pôles de puissance qui feront face à de nouvelles menaces, dans des registres totalement nouveaux : le faim dans le monde, le réchauffement climatique et ses conséquences, la pollution de l’air, le manque d’eau, entraîneront des appropriations des ressources naturelles par les Etats qui le pourront, des migrations de populations qui créeront des antagonismes croissants face auxquels les organisations supranationales comme l’UE ou l’OTAN sont démunies : le monde abandonnera alors ces utopies impuissantes pour revenir par nécessité aux réalités et aux particularismes locaux qui s’exprimeront de plus en plus fort par les seules entités capables de faire face : les Etats nationaux.

2. Dans cette conjoncture, les débats sur le retour de la France dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN prennent parfois un tour surréaliste. D’abord parce que si vous interrogez les militaires français ils vous diront pour la plupart que ce retour est consommé et qu’il reste juste à l’entériner officiellement pour nous donner la place et les postes qui nous reviennent. Et ils ont raison, car cette confirmation officielle est déjà annoncée par nos dirigeants et par l’Ambassadeur des Etats-Unis à Paris, Craig Stapleton, qui s’en félicite et nous félicite : elle aura lieu à Strasbourg-Kehl en avril 2009 au sommet anniversaire de la création de l’Alliance, il y a soixante ans à Washington, le 4 avril 1949. Au passage on remarque que les forcenés de l’abolition des frontières se plaisent à considérer la ville française et l’allemande séparées par le Rhin comme une seule entité européenne.
En outre, tous les cercles de réflexion, toutes les arcanes officielles de la Défense française considèrent que le « NON » français du 29 mai 2005 a constitué un grave revers pour la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) qu’ils appellent de leurs vœux, et qu’il faut donc trouver des remèdes à ce coup d’arrêt provoqué par un peuple aveugle ou mal informé.
Ensuite parce que se greffe sur cette volonté du Président Sarkozy l’illusion que cette démarche est indispensable pour avancer dans la construction d’une Armée européenne. Or qu’en est-il ? Les Français les plus européistes sont depuis des années les seuls à croire réalisable cette force. Les autres pays européens ne s’y intéressent pas, considérant que l’OTAN est nécessaire et suffisante pour leur défense, à moindre coût, qu’ils soient anciens de l’UE ou nouvellement admis. Pour faire plaisir aux européistes français, l’Allemagne avait fait preuve d’une simple « amabilité calculée » pour reprendre l’expression du regretté Paul Marie de La Gorce, lors de la création de la brigade franco-allemande, et les autres pays n’ont offert qu’une participation symbolique à l’Eurocorps car ils ne veulent absolument pas d’un système européen indépendant de l’OTAN. C’est donc une chimère que poursuit notre Président à moins que, plus machiavélique encore, il dissimule aux Français qu’il ne croit plus possible une vision indépendante de la France et qu’il veuille nous lier indissolublement à l’Amérique finissante, responsable de la défense de l’Occident.

3. Et c’est justement cette notion d’Occident qui devient dangereuse et qu’Emmanuel Todd dénonce comme une idéologie, « l’occidentalisme », qui vise à instaurer partout dans le monde les vertus du libéralisme et de la démocratie pour élargir sans cesse les marchés de la libre entreprise et contrôler les sources de l’énergie indispensable à son fonctionnement. Et l’on assiste à des guerres illégitimes se parant de vertus morales et de Droits de l’homme, sous des prétextes qui s’avèrent ensuite faux sans que les bons esprits s’en émeuvent outre mesure, pour mettre la main sur des pays où les habitants médusés se voient obligés d’abandonner leurs coutumes ancestrales au nom de la liberté. Finalement, les libertaires maoïstes de mai 68 qui voulaient « interdire d’interdire » au nom de la liberté inaliénable de l’individu, donc contre les structures, contre la morale, contre les mœurs, contre toute hiérarchie y compris familiale, contre le passé, c’est-à-dire l’Histoire, contre les frontières et pour résumer, contre l’Etat, remportent aujourd’hui leur victoire en ayant convaincu les plus forts que le libéralisme ferait le bonheur de l’humanité, apporterait la paix puisque les frontières auraient disparues et que les conflits d’intérêts seraient résolus par la négociation dans un monde idéal.
Dans cette vision idyllique, il n’y a plus d’ennemis comme autrefois les nations en ont connu, mais des opposants illégitimes à la vision libérale occidentale qui se veut universelle, qui doivent donc être traités comme des hors-la-loi, des terroristes qui s’opposent à la communauté internationale.

4. L’Otan a eu sa raison d’être rationnelle à l’époque des deux blocs, même si de Gaulle a su préserver notre liberté d’action tout en restant membre. Elle n’en a plus depuis l’effondrement de l’URSS et est devenue le bras armé de cet occidentalisme dirigé par les Etats-Unis auquel s’associe l’UE, rangeant l’ONU au rang des accessoires nuisibles puisque souvent porteuse de messages de désaccord de nations opposées à cette panacée. Si nous ne voulons pas être associés à la campagne regardée par les musulmans du monde comme anti islamique, il faut nous en désolidariser clairement. Le Président français se trompe en croyant faire avancer la défense européenne par le biais d’un retour de nos armées dans le dispositif militaire de l’Alliance, puisque les autres pays européens n’en veulent pas, et l’Amérique non plus qui veut utiliser l’OTAN qu’elle contrôle pour inclure l’Europe dans cette défense occidentale ; et il se trompe aussi lorsqu’il pense pouvoir garder sa liberté de manœuvre : on lui fait des sourires pour l’amener à fournir une participation plus importante dans les conflits où l’Alliance est engagée, et notamment en Afghanistan, mais jamais la France ne serait autorisée à se désolidariser d’un conflit que son peuple désapprouverait mais qui serait décidé par la superpuissance. Enfin, la dissuasion nucléaire ne se partage pas. Or, la nouvelle doctrine d’emploi des forces préconisée par les cinq anciens chefs d’Etats-majors des Armées des Etats-Unis, Royaume Uni, Allemagne, Pays Bas et France, prévoit l’emploi de frappes nucléaires appelées préemptives pour lutter contre le terrorisme : absurdité terriblement dangereuse qui vise à assurer la maîtrise américaine sur la chaîne du commandement. Dangereuse car l’engrenage de la violence nucléaire ne se contrôle plus lorsque la réaction en chaîne est amorcée. L’atome a assuré la paix depuis qu’il existe parce que son emploi est et doit demeurer impossible.
Dans sa clairvoyance, Nietzsche dénonçait « le ressentiment, pire de tous les destins » et appelait de ses vœux au retour du sentiment de vengeance comme seul moteur vers le progrès de l’humanité. L’anthropologue et philosophe René Girard, auteur de la théorie mimétique qui décortique les fondements et les ressorts des civilisations depuis l’ère primitive, écrit à ce sujet:
« La véritable vengeance est de retour parmi nous sous la forme de l’arme absolue du nucléaire qui réduit notre planète à la taille d’un village primitif, terrifié une fois de plus par l’éventualité d’une guerre à mort. La véritable vengeance est si terrifiante que ses partisans les plus acharnés n’osent la déchaîner, parce qu’ils savent parfaitement que toutes les atrocités qu’ils peuvent infliger à leurs ennemis, ceux-ci peuvent aussi les leur infliger. » René Girard in « La voix méconnue du réel. »
En définitive, nous devrions comprendre que la politique américaine dans le monde est une politique de puissance nationale fière de ses valeurs et de sa force, comme le sont celle de la Chine, de la Russie et des nouveaux pôles de puissance, à l’inverse du sentiment supranational européen qui exprime la peur de l’affrontement avec le monde et développe justement ce « ressentiment » nietzschéen : repentance incessante pour les histoires nationales, négation des particularismes, signes inéluctables de la fin prochaine d’un système qui se renie. Si nous étions Américains, nous devrions mener la même politique de consolidation du contrôle de nos alliés et de nos sources d’approvisionnement en énergie, sans doute avec un peu plus de tact.
Mais nous sommes Français, ou Européens, et nos intérêts divergent d’avec les leurs très souvent. Ayant accepté, depuis la fin de la dernière guerre mondiale, de remettre leur défense entre les mains de l’allié d’outre-atlantique, les pays européens se consacrent, pour le moment, à l’édification d’un grand marché unique sous cette protection, accompagnée par une ingérence parfois sans vergogne de l’allié dans nos affaires internes. Mais si les peuples se félicitent du bien-être économique et des facilités de déplacement dans la zone Europe, aux contours indéfinis, ils ont déjà montré à leurs gouvernants, depuis l’affaire iraquienne, qu’ils resteraient de plus en plus vigilants quant aux aventures guerrières des Etats-Unis dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas.
Jusqu’à récemment, seule la France a manifesté son indépendance par son opposition à la guerre iraquienne, suivie ensuite par l’Allemagne. En manifestant notre retour dans l’organisation militaire et en renforçant notre présence en Afghanistan, nous indiquons clairement que nous avons franchi un point d’inflexion non annoncé dans la campagne du candidat Sarkozy, qui déclarait au contraire notre présence là-bas sur le point de s’achever.

5. Les déclarations du Président Poutine dénonçant la politique d’élargissement de l’OTAN à des pays traditionnellement dans l’ère d’influence russe, comme l’Ukraine ou la Géorgie, sont parfaitement justifiées. Le fin stratège a, depuis, rappelé qu’il avait soutenu les frappes initiales américaines en Afghanistan après le 11/9/2001 en offrant des soutiens logistiques. Pour déjouer les plans américains, il a offert de participer à la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS). Apparemment il n’a pas eu de réponse pour l’instant, les Etats-Unis ne sachant quelle posture adopter face à cette offre généreuse et volontairement embarrassante, comme pour celle de l’exploitation en commun du radar géant russe d’Azerbaïdjan pour contrer l’installation de missiles américains à longue portée en Pologne et République Tchèque, offre repoussée sous des prétextes oiseux.

6. L’AFGHANISTAN est un théâtre d’opérations injustifiées et illégales car les motifs de guerre sont faux : la coalition ne combat pas des terroristes mais des résistants Afghans de différentes ethnies même si les pachtouns sont les plus nombreux et divisés. Appuyés sur la population des différentes tribus, les « peshmergas » mènent une guerre contre l’envahisseur au nom de valeurs patriotiques, même si l’islam, majoritairement sunnite mais loin d’être unifié, instrumenté depuis longtemps par les services spéciaux pakistanais (ISI) avec la bénédiction des services américains, vient se superposer aux motivations nationales et fédère les différents mouvements. L’intermède caricatural des Talibans lapideurs de femmes adultères et destructeurs de bouddhas, portés au pouvoir grâce à l’appui des Américains et des Pakistanais avant l’attaque de 2001,ne se reproduirait pas si on laissait les forces tribales s’équilibrer et si l’ONU apportait une aide économique,alimentaire et culturelle qui reviendrait moins chère que la poursuite d’une intervention militaire qui ne peut que s’enliser et multiplier les morts de part et d’autre. Ensuite, s’il est vrai que la culture du pavot s’y est à nouveau développée (alors que les Talibans au pouvoir l’avaient pratiquement éradiquée), est-ce le rôle de l’OTAN ou de la France d’aller y guerroyer pour ce motif ? Cette guerre est vouée inéluctablement à l’échec, comme celle d’Iraq, car l’armée la plus sophistiquée ne peut rien contre des combattants de style commando. Le Vietnam l’a déjà prouvé et l’on pourrait reprendre la chanson de Jimmy Endricks, je crois, que les opposants au Président Lyndon Johnson claironnaient en choeur: « Je ne veux pas aller me battre pour défendre les Vietnamiens contre les Vietnamiens ». Hamid Karzaï agent de la compagnie pétrolière américaine UNOCAL, ne contrôle que Kaboul et risque tous les jours de se faire assassiner parce qu’il représente les envahisseurs et ne fonctionne que par accommodements successifs avec les chefs tribaux. Entendre un soldat américain répondre à un journaliste que « même si c’est dur et dangereux, il faut bien botter le cul à ces connards qui obligent les femmes à porter le voile », indique le degré de conviction des soldats de la coalition : ils sont souvent désabusés de combattre un ennemi invisible et tirent à l’aveuglette en provoquant des pertes de civils même pas impliqués dans une résistance justifiée à la coalition militaire. Le commandant américain de la Force a déclaré récemment qu’il lui faudrait au moins 400.000 hommes pour réussir sa mission, au lieu des 47.000 actuels. Mais même avec un million d’hommes il ne parviendrait pas à contrôler ce pays montagneux où plusieurs sommets dépassent les 7000 mètres.
Prétendre combattre le terrorisme en Afghanistan est soit une erreur d’appréciation de la menace, soit un mensonge. Les terroristes sont ailleurs dans le monde, dissimulés dans des réseaux multiples et financés par des canaux cachés : une armée classique est donc impuissante face à eux. C’est avant tout par le renseignement, par des services de sécurité et de police spécialisés que la lutte est possible. Nous en avons en France d’excellents à cet égard. Les stratèges et politiciens qui réfléchissent à cette menace devraient d’ailleurs se demander comment naît et se développe le terrorisme islamique et pourquoi tant de musulmans dans le monde sont prêts à mourir en « martyrs » pour leur cause. Nous savons depuis longtemps que le terrorisme est l’arme des démunis face à une oppression injuste ou jugée comme telle. La cristallisation du terrorisme sur l’islam comme ciment de son action est relativement récente et, en augmentant la rancœur contre l’occident chrétien jugé anti-islamique, unit des peuples par-delà les frontières nationales. Au lieu de combattre le terrorisme, des guerres comme celle d’Iraq, où il n’existait pas dans l’Etat laïque de Saddam Hussein, ou celle d’Afghanistan, ou celles envisagées en Iran et en Syrie, ne font que le créer et le développer. Le soutien apporté par l’Occident à la politique de répression des Palestiniens menée par les Israéliens a pris, par la force des choses, un aspect religieux qu’il n’avait pas aux origines. Cet Occident aurait tout à gagner à mettre un terme à ce conflit en imposant une paix juste et la création d’un Etat palestinien dans les frontières que l’ONU a prévues en 1947.
Avant de conclure, imprégnons nous à nouveau de la pensée René Girard, un des plus grands esprits contemporains :
« L’arrogance de l’Occident, qui se vantait, déjà à l’époque, (celle de Dostoïevski) de son « avance » considérable sur le reste de l’humanité-« avance » que l’on nommait alors « progrès »- ne pouvait que renforcer ses penchants réactionnaires. L’Occident était presque aussi vulgaire qu’aujourd’hui, confondant déjà sa très réelle prospérité matérielle avec une supériorité morale et spirituelle qu’il ne possédait pas. »René Girard. « La voix méconnue du réel. »

Il est inutile et dangereux, et en définitive scandaleux que nous soyons encore présents militairement en AFGHANISTAN, et pire, que nous renforcions notre présence pour confirmer notre retour dans l’OTAN militaire, ce qui est déjà effectif, pour obtenir une avancée dans la construction d’une Europe de la défense dont nos partenaires européens ne veulent pas, de même que les Américains, à moins qu’elle ne soit la force supplétive de l’Alliance dirigée par les Etats-Unis.